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IronMan de Nice : Maya Chollet était aux Anges (23 juillet 2017)

Écrit par Pierre-André d'ARBIGNY.

L'IronMan de Nice fait partie des cinq courses qualificatives pour la finale, organisée à Hawaï, du championnat du monde de la catégorie.

Au programme des participants: 3,8 km de natation dans la baie des Anges, 180 km à vélo dans l'arrière-pays, avec 2100 m de dénivelé, et pour finir un marathon sur la Promenade des Anglais. 

Cet événement sportif continue de rassembler un large public international d'amateurs et de professionnels, avec au total, 68 nationalités différentes représentées.

Notre athlète Maya Chollet a réalisé un superbe exploit en se classant 15ème au général et 3ème de sa catégorie.

Voici le récit de ce triathlon de l'extrême :

                                                                                             

Quand je me suis réveillée le dimanche 23 juillet à 4h du matin pour avaler ce que je pouvais, j’avais l’impression d’avoir déjà gagné une course : prendre l’avion le vendredi dans les temps après avoir plié le vélo en mille pièces pour le mettre dans la boîte de transport, récupérer mes affaires entières à l’aéroport de Nice et arriver à l’hôtel pour 22h puis reconstruire le vélo pendant une heure, c’était la première épreuve. Imaginez-vous un vélo de contre la montre, avec des câbles partout qu’il faut débrancher et surtout remonter sans erreur, sous peine que les freins ne marchent plus ou de perdre une pédale… sans compter l’installation la veille de la course. Là vous devez vous rendre à la zone de transition, vous êtes tatoué, fouillé et passé au scanner à cause du risque terroriste, vous allez vous identifier et préparer tout le matériel, c’est un vrai exploit logistique. D’abord vous accrochez le vélo au bon endroit. Le mien était particulièrement repérable, tout noir avec mon beau numéro 333 (fallait le faire) collé partout, puis le kit de réparation dans la boîte, les chaussures clipées dans les pédales, le profil du parcours scotché sur le cadre, le compteur prêt.

 

Ensuite vous suspendez les sacs de couleur, un pour la course, l’autre pour mes affaires de vélo. Surtout ne pas mélanger, surtout ne rien oublier : les chaussettes à double, le casque, le dossard, les lunettes, la nourriture (500 grammes de massepain, deux barres et deux gels dans chaque sac), une casquette pour la course, un short pour le vélo si des fois je craignais les frottements sur la selle. Un dernier coup d’œil à la zone de transition où je visualisais par où il faudrait entrer et sortir demain, quelques photos souvenirs et je rentrais me mettre au frais.

                                                                                                                      

Le reste de cette veille de grand jour je le passais allongée, à lire et boire au frais dans ma chambre pendant que la pression montait gentiment. C’était dur de dormir et voilà, dans la pénombre de ce 23 juillet je me levais la boule au ventre, avec devant moi « le jour le plus long ». J’ai mangé du pain et bu du café, j’ai mis ma musique préférée et ma trifonction et j’ai traversé la ville endormie. C’était étrange car autour de moi, je voyais d’autres athlètes converger vers le départ, j’avais l’impression de faire partie de cette secte étrange de sportifs fous qui se lançaient dans le défi de leur vie pour aller au bout d’eux-mêmes. A nouveau, nous avons été fouillés à l’entrée. Des militaires armés encadraient tous le parcours. Des ambulances étaient déjà prêtes à côté du départ.

Un dernier tour était permis pour contrôler que le vélo et les affaires déposées la veille étaient encore en place. C’est là qu’on voit des gens courir dans tous les sens avec des gourdes, des pompes et des pneus crevés. 3000 personnes stressées, gonflées à bloc de flotte et de barres énergétiques, c’est cocktail explosif pour…. Se retrouver avec des heures de queue aux WC ! Chez les femmes, pour une fois, ça allait ! Pourquoi ? Parce que nous n’étions que 300 sur les 3000. A ce moment, je me suis dit que si je finissais cette épreuve de ma vie, je pouvais me sentir comme une survivor, une exception, une Ironwoman. Je me sentais bien et détendue et c’est comme cela que j’ai enfilé mon bonnet violet alors que tous les hommes autour de moi portaient des bonnets rouges.

J’ai rejoint la plage face à la mer bleu-foncé, nous étions tous immobiles à regarder les bouées, le sol n’était pas levé. C’était le moment solennel, un discours, tout le monde se tait et un chœur se met à chanter, en mémoire des morts sur la Promenade où nous allions courir le marathon finale, fauchés il y a une année à peine par un camion fou. Le départ était donné par vagues. Chacun se mettait selon le temps qu’il pensait faire pour les 3.8km de natation. Prudente, je me glissais dans les 1h08, même si j’espérais faire moins de temps. Je n’avais pas envie de me retrouver emportée par la masse, comme un poisson clown dans un élevage de saumon. Un dernier frisson et go. La stratégie ? Je n’en avais pas, sauf me détendre et choisir la trajectoire la plus directe possible. De cette première étape, je vais garder en bouche le goût salé de la mer et le soleil doré qui se levait au rythme de mes coups de bras de derrière la colline. Je n’ai pas reçu trop de coups, je suis sortie de l’eau avec une bande d’hommes, j’ai passé sous les jets d’eau froide pour me rincer un peu et j’ai foncé vers la zone de transition, moins étourdie que ce que je pensais. 

J’ai mis 4mn pour avaler 100 grammes de massepain et un gel, mettre mes chaussettes, mon casque, mon dossard, retrouver mon vélo et partir. Pas mal du tout. Les premiers 20km étaient plats le long de la côte, j’avais le temps de respirer un peu à ce moment-là. Je ne vais pas décrire tout le parcours, juste quelques moments forts et deux ou trois impressions. Ce que je redoutais le plus, bien plus que les 2100m de dénivelé, c’était les crevaisons et les voitures, surtout les blanches comme celle qui m’a shootée en avril dernier. Mais de ce côté-là tout s’est bien passé pour moi. La montée aussi, bien moins raide et dure que je ne l’avais imaginée. Je pensais qu’avec mon vélo de contre la montre, ce serait plus dur de grimper, mais je n’ai pas perdu de temps. C’est plutôt dans les descentes où j’ai été moins bonne que certaines des autres femmes, notamment les pros. Et pour cause, j’ai vu la fille avec qui j’ai roulé plus de 80km couchée par terre sur la route après une violente chute. Je me suis arrêtée, elle m’a dit « ça va c’est bon » alors j’ai continué mais bien moins vite. J’ai pensé que valait mieux arriver au bout et avoir une chance d’affronter le marathon que de finir dans une ambulance.D’autres n’ont pas eu cette chance. J’ai vu des dizaines d’accidents, de crashs, de crevaisons, des scènes qu’on ne voit en fait que sur les longues distances, quand vers la fin de course la concentration baisse et que c’est là que sont les descentes techniques.

Du côté des bons souvenirs, les paysages à couper le souffle et l’ambiance de folie dans les minuscules villages que nous traversions. Du jamais vu, vraiment. Et je me souviendrai aussi toujours de l’étonnement des hommes quand on les dépasse à la montée ou du soutien et des encouragements que certains offrent aux rares femmes du peloton des 200 premiers. Dans les moments drôles, il y a sans aucune hésitation les passages aux « ravitos ». Tous les 25-30km, des stands proposent de l’eau, des boissons, des barres et des gels. Et il faut choper tout cela en vol ou plutôt en roulant. On s’en met partout, on fait des gestes acrobatiques bizarres et au final on enfourne tout d’un coup dans la bouche ou alors on se bat pour ouvrir la barre avec les dents en avalant l’emballage avec, sérieusement, il faudrait faire un bêtiser !

Pour ceux qui se posent la question, oui mon estomac a tenu. De toute manière quand les choses se gâtent, si elles doivent se gâter, c’est souvent sur la partie course à pied. Donc à ce stade je préférais manger pas penser et foncer. On a eu beaucoup de vent de face sur le plateau dont j’ai oublié le nom. Et à chaque fois que je freinais à gauche, j’entendais comme un claquement qui me faisait monter la pression. Je m’imaginais déjà m’écraser à 70km/h sans plus pouvoir freiner. Je crois qu’au bout de 7h d’effort, le cerveau est aussi HS que les jambes. Il m’a fallu secouer la tête pendant un bon moment et respirer à fond pour me calmer. Une fois la descente finie, il restait les 20km plats du retour, où je commençais à planifier mon marathon. Une discipline après l’autre, sans jamais penser à ce qui nous attend ensuite, c’est la base pour réussir un Ironman je trouve. Sinon on se dit qu’on ne va jamais y arriver.

 

J’ai donc bu environ 2 litres et mangé deux barres le temps de retrouver la Promenade des Anglais et la cohue autour de la zone de transition. J’avais fait le plus dur, pensais-je. Il m’a fallu à la seconde près le même temps pour repartir en course qu’après la natation. J’ai mis ma casquette blanche sur le crâne, que j’avais exprès choisie blanche, et j’ai été me faire tartiner le dos de crème solaire par une gentille bénévole. Perte de temps ? Je ne crois pas. Il faisait 35 degrés à l’ombre, j’allais au-devant des pires moments de grill de ma vie, heureusement je ne le savais pas encore. J’ai tout de suite trouvé mon rythme. Un bon rythme de course tenant compte de la chaleur et des jambes détruites par le vélo.

Tous les 2km environs, il y avait des ravitos, et surtout, des espèces de barres qui ressemblaient à des portiques et qui crachaient de l’eau bien fraîche. Directement, j’ai décidé que quoiqu’il arrive, je ne raterai pas une seule de ces portes-à-flotte comme je les ai nommée au fil des kilomètres (oui je me parle et je me chante aussi des chansons !). Bon réflexe. Jamais de ma vie je n’ai vu autant de malaises dans une course, les gens tombaient comme des mouches. Plus de 100 personnes ont fini à l’hôpital et plus d’un tiers des participants n’a pas fini du tout. Il faut dire que le parcours à pied était terrible, tant pour le mental que le physique : 4 boucles de 10km totalement plats sur du bitume, le long de la mer, comme pour vous faire bien envie d’aller sauter dedans.

J’ai bien sûr continuer à manger sur la partie course à pied, c’était encore plus comique que sur le vélo parce qu’ils proposaient des Tucs, oui je parle bien de ces biscuits rectangulaires salés. Le petit problème, c’est que les plateaux de Tucs étaient posés AVANT la douche…faites donc une fois l’expérience : vous prenez un Tuc et vous le mouillez. Ca donne quoi… ? Une grosse purée. Après la bouillie c’est plus digeste, je suis d’accord mais moi entre les Tucs je mettais une pâte de fruit, le résultat était de fait un peu spécial… Quand j’avais marre de cette chose, je prenais les barres énergétiques sur les plateaux. Goût cookies and cream. Ne me parlez plus jamais de cookies…

Avec tout cela, de l’eau. J’ai bu plus de 10 litres et sans doute perdu encore plus. Et cette chaleur, et ce bitume… et ces gens qui s’effondrent devant vous dans le gazon et ces autres que vous voyez la tête dans les mains assis sur le trottoir, ceux qui marchent à contresens avec leur dossard dans la main… Vous en voyez des choses et vous avancez, vous avancez, cette longue ligne droite qui parait sans fin, 10km, 12km, 18km, il faut tenir, tenir, se détendre, boire, respirer, se concentrer sur ses bras, chaque foulée, pour rester économique le plus possible.

Et soudain il arrive, sans crier gare, le coup de massue, le « mur » comme on l’appelle. Je l’ai ressenti comme une vague de désespoir qui est montée depuis mes pieds. Elle a envahi mon ventre qui a commencé à me faire mal, elle est montée à ma tête pour y déclencher des doutes et des questions, elle a coupé mon souffle et mon élan. Chaque athlète vit son « mur » différemment. C’est ainsi que j’ai ressenti le mien. Comment gérer alors ? Je ne l’ai pas appris, mais j’ai fait confiance à mon instinct et ma volonté. J’ai commencé par attendre le prochain ravito. Je me suis arrêtée, j’ai pris le temps d’aller aux WC pour coureurs installés sur le parcours, j’ai respiré profondément. J’ai ensuite été manger des pâtes de fruit et j’ai bu deux verres d’eau sans courir, juste en respirant et en marchant. Et tout d’un coup la vague est partie, elle m’a laissée en paix. J’ai serré fort mon collier dans la main, j’ai pensé à mes supporters et j’ai repris ma course, je me sentais beaucoup plus légère.

29km, 30km, 31km. Lorsque j’ai entamé mon quatrième et dernier tour, je savais que j’irais jusqu’au bout. Depuis toujours, deux choses ne m’a jamais fait défaut : la volonté et la persévérance. Dans ce genre de combat, vous ne sentez plus les jambes, plus les bras, plus rien du tout. Ce n’est pas une question de physique, celui-là est hors service depuis la 6ème heure de course, c’est une question de passion et de volonté. Ma casquette blanche à l’envers, ma trifonction trempée de gel, de sel et de poussière, mes baskets orange fluo, je me revois en train d’accélérer. Plus que 20 minutes à tenir, puis 10, et enfin vous le voyez, le dernier panneau. 41km. Ça y est, j’entends le speaker hurler « you are an ironman » à chaque athlète qui passe la ligne, je vois de plus en plus de monde, les gens crient et crient encore. Avec mon prénom sur le dossard, je les entends encore… allez Maya allez. Et là je pense, allez Maya, vole cours, vole, tu as réussi, c’est bon tu y es. J’ai le sourire aux lèvres, des frissons partout, je fixe droit devant moi, j’arrive sur le tapis bleu, les bras en l’air….. finisher ! Et c’est le tourbillon…on vous accroche la médaille au cou, vous voyez plein de gens mais ça tourne autour de vous.

Tout ce que vous percevez est comme derrière un écran. Je reçois une couverture de survie et j’avance gentiment, un photographe me demande s’il veut qu’il me tire le portrait juste à l’instant. Quelle tête je vais avoir, ça peut être marrant ai-je pensé. Et voilà… 

J’ai osé quelques pas, je craignais que les douleurs débarquent puisque la tension retombait. Rien. Alors j’ai regardé le chrono, derrière moi. 11h15. Pas mal pour un premier ! Je me demandais surtout combien de temps j’avais couru…cela me paraissait sans fin. Je me demandais combientième j’avais fini. Avec le départ en vague, impossible savoir. Mais au fond à ce moment-là, je m’en fichais. En voyant les visages éreintés et le défilé des ambulances, j’avais déjà tout gagné. Tout doucement j’ai été reprendre mon sac d’habits propres et me faire masser. Mais d’abord, je récupérais mon t-shirt noir de finisher, celui qui prouve que j’avais survécu et terminé tout ce machin de folie. Je l’ai enfilé et j’ai observé.

Les instants d’après course ont une saveur bien étrange. Vous vous sentez complice de tous ceux qui portent aussi le t-shirt, vous pensez à ceux qui finiront le soir à 22h…J’ai discuté avec des dizaines d’athlètes croisés sur le parcours, on a refait les meilleurs et les pires moments. Le dernier ravitaillement dans l’aire d’arrivée proposait des pizzas, des pâtes, des crêpes ou du fromage. Je n’ai rien pu grignoter d’autre que trois bouts de pastèque. Il ne fallait pas me parler de barre, ni de sucre. Je revois encore les athlètes qui venaient y faire un banquet, avec des poignées de nourriture dans les deux mains. Si seulement on avait pu y faire un film… 20h du soir, toujours aucune douleur. J’ai profité d’avoir encore apparemment assez d’endorphine, d’adrénaline et de caféine pour aller chercher mon vélo et mes affaires. 4 sacs ultra lourds et plein d’habits mouillés et sales. Quel sport de fou. J’ai retrouvé un camarade suisse qui a terminé 15 minutes avant moi, on a été à la pizzeria.

Les résultats étaient en ligne, c’est là, devant une grosse salade niçoise et une calzone que j’ai appris que j’étais 3ème et 15ème au classement général féminin, ou encore le 222ème concurrent à avoir franchi la ligne, hommes et femmes confondus. J’étais tellement fière de moi ! 1h01 pour la natation, 6h23 pour le vélo et beaucoup trop pour la course ! Non je plaisante, 3h40 pour la course. Pas autant que ça si on compare avec les autres. Ajoutez à cela 4mn57 pour chacune des transitions. Finie la pizza, je suis rentrée. Impossible de dormir. Alors j’ai tout lavé, rangé, plié et démonté mon vélo. A 2h du matin, j’étais prête pour aller reprendre l’avion. J’ai pu dormir 7h. Quand je me suis levée, j’attendais les courbatures, elles ne sont pas venues. J’avais les jambes lourdes mais sans plus. Je n’en revenais pas.

 

Il restait la question des championnats du monde à Hawaii. Un certain nombre de places étaient attribuées par groupe d’âge. Pour le nôtre, une seule hélas. Cela dépend du nombre de personnes qui finit la course dans la catégorie. La première fille de mon groupe a été vraiment bonne, elle a devancé de nombreux pros. Mais si elle refuse la place, c’est la suivante qui peut en profiter, ou encore la troisième, comme moi. J’ai donc été tenter ma chance lors du processus de sélection mais immédiatement, la première fille a dit qu’elle prenait la place, fini pour moi. Alors j’ai pris mes baskets et j’ai été visiter Nice, je reviendrai l’an prochain !

Merci à tous ceux qui m’ont soutenue !

Maya

  

Temps au détails

15ème général, 3ème de catégorie, dossard 333, CHOLLET, Maya (SUI)

Natation 01:01:03, transition 1 00:04:57, vélo 06:22:56, transition 2 00:04:57, course 03:41:58

temps final 11:15:48

Nourriture

21 barres de céréales

13 gels

2 bananes

20 pâtes de fruits

500gr de massepain

De la purée de beaucoup de "Tucs"

Budget

Frais d’inscription à la course 600 CHF

Vols aller et retour Genève-Nice avec bagages et vélo 400 CHF

Hôtel 3 nuits 400 CHF

Déplacements sur place 50 CHF

Repas sur place et collations 200 CHF

Divers, check vélo, ceinture 80 CHF

Total : 1730 CHF

(Sans compter les frais pour le vélo avant le départ)

 

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